Le souci de soi
Les Grecs disaient ἐπιμέλεια ἑαυτοῦ, epimeleia heautou : le souci de soi-même. Michel Foucault a consacré à cette notion son cours de 1981-1982 au Collège de France. Le texte, établi par Frédéric Gros, a paru en 2001 sous le titre L’Herméneutique du sujet (Seuil/Gallimard, coll. « Hautes Études »). La première leçon, celle du 6 janvier 1982, commence par un renversement.
Ce qu’on a retenu de Delphes
De l’Antiquité, on a gardé « connais-toi toi-même ». La formule passe pour l’acte de naissance de la philosophie. Foucault rappelle qu’au fronton du temple de Delphes, elle ne demandait pas d’abord de s’examiner. Les philologues qu’il cite y lisent une règle de prudence pour qui venait consulter l’oracle : savoir ce qu’on demande, se rappeler qu’on n’est pas un dieu.
Le sens philosophique arrive plus tard, avec Socrate. Et chez Socrate, la formule ne marche pas seule. Dans l’*Apologie*, il dit avoir passé sa vie à arrêter les gens dans la rue, jeunes et vieux, citoyens ou non. Il leur reprochait de s’occuper de leur fortune et de leur réputation, et pas d’eux-mêmes. La règle générale, c’est donc : occupe-toi de toi-même. Se connaître en est une application.
« Et c’est à l’intérieur de cela qu’apparaît et se formule, comme à la pointe même de ce souci, la règle “connais-toi toi-même”. »
— Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, cours du 6 janvier 1982, première heure
Alcibiade
La seconde heure de la même leçon ouvre l’*Alcibiade* de Platon. Un jeune aristocrate veut gouverner Athènes. Socrate lui montre qu’il ignore ce qu’est la justice. Il est aussi moins bien formé que ses rivaux de Sparte et de Perse. Avant de s’occuper de la cité, il lui faut donc s’occuper de lui-même.
Reste à savoir de quel « soi » il s’agit. Le dialogue répond : de l’âme. Et l’âme se connaît en regardant le divin, comme l’œil se voit dans la pupille d’un autre œil. Chez Platon, le souci et la connaissance se rejoignent presque. Foucault y voit le début d’une rivalité entre les deux préceptes, qu’il suivra tout au long du cours.
Payer de sa personne
Ce qui les sépare, c’est le prix. La connaissance de soi peut se réduire à une information. On apprend sur soi quelque chose de vrai et on reste le même.
Le souci de soi ne fonctionne pas ainsi. La vérité n’y est pas donnée au sujet par un simple acte de connaissance. Pour y avoir accès, il doit se transformer. D’où les pratiques : purifications, exercices, renoncements, conversion du regard, changement de mode de vie. Foucault appelle cet ensemble la spiritualité. Le mot n’a ici rien de religieux. Il désigne ce qu’il en coûte au sujet d’atteindre le vrai.
Pendant près de mille ans, de Socrate aux premiers siècles chrétiens, cette exigence a organisé la vie philosophique. Puis elle s’efface. Foucault appelle ce tournant, non sans réserves sur le mot, le « moment cartésien ». Dès que l’évidence de sa propre existence devient le point de départ, « connais-toi toi-même » suffit pour accéder à la vérité. Le souci de soi, lui, se met à ressembler à une affaire privée. Foucault note d’ailleurs que « s’occuper de soi » sonne aujourd’hui comme un repli, presque comme de l’égoïsme.
Jamais seul
Un autre fil traverse le cours. On ne prend pas soin de soi tout seul. Socrate parle à Alcibiade, les stoïciens ont un directeur, Sénèque écrit à Lucilius. Chacun peut s’examiner autant qu’il veut. Pour être changé, il faut quelqu’un d’autre.
C’est ce qui distingue le souci de soi de ce qu’on appelle aujourd’hui « prendre soin de soi ». L’expression évoque un bain chaud, une journée sans écran. Chez Foucault, il s’agit d’un travail qui transforme celui qui le fait. Il ne recommande pas pour autant de revenir aux stoïciens. Il montre que notre manière de chercher la vérité en nous-mêmes n’est pas la seule qui ait existé.
Si l’Antiquité plaçait le souci avant la connaissance, qu’est-ce que je cherche quand je veux d’abord me connaître ?
Epimelea est une application de thérapie construite autour de l’école existentielle. La conversation reprend d’une séance à l’autre. L’archive est chiffrée sur l’appareil et appartient à la personne qui l’a écrite.
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